Du mouvement des corps
par Dominique Barbéris

Bernadette Kelly sait « l’art d’évoquer les minutes heureuses ». La paix de son atelier hors du temps, tout en longueur, ses bibliothèques pleines de livres, son désordre méditatif de fauteuils et de petites tables, la lente sédimentation des choses se communiquent à ses toiles, s’intègrent à leur espace réinventé, d’où ressortent (au moins dans les dernières compositions) des tons de bleu profond comme chez Poussin, des ocres, des gris, des rouges un peu violacés. On peut penser à Maurice Denis, à cause du mouvement des corps, à cause d’une certaine indifférence au fini, à cause de certains tons de gris et de rose.

Une lampe, dans un coin, éclaire des théières et des tasses, – c’est la même qui éclaire cet homme lisant, étendu, les jambes allongées sur une méridienne – on dirait presque « déplié » – tant on éprouve à le regarder un sentiment de détente: c’est l’une des dernières toiles. La petite table bleue, couverte de bouteilles à la façon de celles de Morandi, se retrouve, nature morte, dans le coin d’un autre tableau où rêve un homme plus jeune. A quoi rêve-t-il ? A ses amours anciennes dont les corps se reposent, s’étirent, sur la gauche. Beaucoup de toiles, dans un format rectangulaire, plus long que haut, se lisent comme des fresques racontant une histoire. Les plus petites, – œuvres préparatoires ou croquis – saisissent des corps jeunes, femmes inlassablement peintes, parfois ingénument lascives, le corps tordu dans des poses étranges, dormeuses, baigneuses, rêveuses. Ainsi, cette dormeuse aux cuisses pâles coupées par une nuisette de dentelle noire. Les compositions plus larges combinent ces corps dans l’espace, les associent comme dans ce café tout en profondeur, plein d’un brouillard de fumée, que domine, au premier plan, le visage rond et large, d’une matière blanche, de la jeune serveuse chinoise, un plateau à la main.

Une jeunesse préservée, un peu secrète et mystérieuse, relie l’ancienne étudiante des Arts Décoratifs, aux lèvres pleines, au sourire rêveur, et la femme qui se tient devant vous avec une sorte de frontalité, de réserve curieuse et attentive. Cette continuité d’atmosphère et de sujet se lit dans l’œuvre : ramasseuses de coques penchées sur la plage de la Baule, – c’est une toile ancienne, dominée par des lignes géométriques, des tons sombres, des marrons, des verts. Au premier plan, deux enfants allongés semblent abrutis de sommeil. Eclatant sur leurs lignes horizontales, on voit le triangle très blanc d’une culotte.

La mer encore, dans une composition plus tardive en forme de polyptique qui assemble les saynètes heureuses d’un séjour dans le nord du Brésil : mais les couleurs ont changé ; le dessin aussi, on y trouve plus de fondu, des ocres, il y a de l’aération, du vent, quelque chose de disjoint, comme sur un puzzle inachevé ; des enfants jouent au ballon, d’autres dorment, de grandes adolescentes aux ventres ronds d’enfants et aux cheveux lâchés sont arrêtées dans un inaudible colloque, des corps flottent dans la grande piscine turquoise dont les fragments cimentent la composition.

Ce sont ces mêmes carrés d’eau turquoise que l’œil découvre au terme de sa promenade au bout d’une autre toile : tout à droite, un peu en arrière, cachée, discret paradis, il y a une piscine, accessible par quelques marches, bordée d’arbres. Où sommes nous ? Clin d’œil à l’atelier, la petite table bleue chargée de bouteilles se trouve au premier plan. C’est un centre thermal près de Padoue, ce pourrait être une villa romaine : de grandes colonnes rythment la toile, des draperies violettes et pourpre y pendent, les corps s’y disposent en frise, les hommes en peignoir bleu ou rouge ont la minceur des saints du Gréco, de jeunes femmes nues rappellent les Grâces ou les femmes minces de la villa des Mystères. Leur chevelure blonde, remontée, coiffée en chignon flou, à la Chassériau, est celle de la dernière modèle du peintre, une toute jeune fille qui, au début, ne voulait pas poser nue et qui laisse deviner sur les dernières toiles, ici, un dos et une nuque de danseuse, ailleurs, fumant, un peu penchée, « le temps d’un sein nu » entre les pans bleus d’un manteau, une bande de corps nacré, peint à larges touches.

C’est Baudelaire, encore, qui me vient aux lèvres, lorsqu’il parle du souvenir de ces « époques nues » – qui ne désignent pas seulement l’antiquité ou le passé, mais lèvent en nous la nostalgie d’un accord perdu entre les corps, l’espace et la lumière. C’est cet accord qu’on trouve dans les toiles de Bernadette Kelly. Ses figures bougent : passants, coureurs, joggeurs, acrobates de l’œuvre gravée.

Même si elle peint les hautes maisons ocres à toits rouges d’un village corse, l’architecture qu’elle préfère n’est pas celle des bâtiments fermés, mais celle, intemporelle, – ou plutôt atemporelle – ouverte, des colonnades, où l’air circule, où les corps se disposent, se lovent, s’allongent, respirent.

Ainsi, la forêt de colonnes du palais de Tokyo, une de ses dernières toiles : le bleu s’y décline dans les vêtements, dans les lointains du ciel, dans le marbre grisé des colonnes et des sols. Le rouille et les ombres portées, les vêtements légers des sujets laissent deviner un soir d’été. La jeune rousse du premier plan rêve, menton sur son genou ; derrière elle, une femme passe, hiératique comme une Chorè, cheveux raides et très noirs, robe noire elle aussi (ou bleu nuit) fendue sur un de ces mollets blancs et charnus que j’ai vus aux figures des temples minoens. Derrière, profil perdu, une autre encore, – robe courte, d’un bleu très pâle, bottines ; les visages n’ont pas de traits ; des enfants courent et se cachent, au loin, de plus en plus petits, la profondeur de champ est énorme, figures furtives, ni vu ni connu. Un adolescent en gris (tee-shirt et pantalon) a les jambes croisées. On ne sait pas le sens de cette chorégraphie, mais on sait qu’il existe. Sensuelle et subtile, à demi remémorée, comme repliée sur son secret, l’œuvre ressemble à une danse dont on aurait oublié la musique, ou plutôt elle invite à la reconstituer et à la reconnaître dans l’incessant mouvement des corps.

Dominique Barbéris